Alfred Sohn-Rethel
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Hans-Joachim Sohn-Rethel (d) |
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Tilla Sohn-Rethel (d) |
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Alfred Sohn-Rethel (né « Alfred Karl Eduard Sohn-Rethel » le à Neuilly-sur-Seine et mort le à Brême) était un philosophe allemand, spécialiste d'épistémologie et proche du marxisme critique de l'École de Francfort avec qui il a collaboré. Il a, notamment, introduit dans le débat marxiste/marxien la notion d'« abstraction réelle ».
Pensée
[modifier | modifier le code]Le projet de Sohn-Rethel tout au long de sa vie, a été de rapprocher l'épistémologie de Kant de la critique de l'économie politique de Marx. Quand les gens échangent des matières premières ils font abstraction des spécificités réelles de celles-ci. Seulement la valeur de ces marchandises est importante. Cette abstraction est appelée « abstraction réelle » parce qu'elle a lieu sans un effort conscient, si quelqu'un est conscient de cela ou pas est sans importance. Sohn-Rethel pense que ce type d'abstraction est la base réelle de la pensée formelle et abstraite. Toutes les catégories kantiennes comme l'espace, le temps, la qualité, la substance, l'accident, le mouvement, ainsi de suite, sont implicites à l'acte d'échange dans sa forme contemporaine. Les lecteurs de Marx ne seront pas entièrement étonnés par une telle généalogie, puisque Marx lui-même a suggéré que les idées de liberté et d'égalité, au moins comme nous les connaissons jusqu'ici, sont enracinées dans l'échange de marchandises. Le travail de Sohn-Rethel sur la nature de « l'abstraction réelle » a été prolongé et étendu par des auteurs d'Arena (une coopérative de publication australienne), en particulier sur cette idée qu'une analyse sociale et historique post-marxiste puisse être fondée sur le concept d'abstraction réelle. Le courant allemand de réinterprétation de la théorie critique de Marx appelé la « Wertkritik » (la critique de la valeur) autour des revues Krisis, Exit, et des théoriciens Robert Kurz ou Anselm Jappe, fait également référence à ce concept et à l'œuvre de Sohn-Rethel, ainsi que le philosophe français Jean-Marie Vincent, par certains aspects proche de ce dernier courant.
Économie et montée du nazisme
[modifier | modifier le code]Le deuxième domaine où Sohn-Rethel a fait des contributions importantes, a été l'étude des politiques économiques qui ont favorisé la montée du nazisme. Il insiste sur les intérêts divergents entre les factions du capitalisme ; les industries encore prospères à la suite de la crise de 1929 fondée sur l’industrie exportatrice proches de Brüning (Siemens ou IG Farben par exemple) et les industries moins fructueuses proches du Front Harzburg (Hugenberg, Hitler) à savoir le charbon, la construction et l'acier (Krupp par exemple). L'intérêt du premier groupe est de défendre à tout prix la compétitivité externe du pays par une politique de déflation permettant à la fois de soutenir la monnaie et de réduire les coûts. C’est la politique que mène le chancelier Heinrich Brüning à partir de 1930 : en comprimant la demande intérieure, on favorise les exportations et l’accumulation dans ces secteurs. La crise, accentuée par la politique de Brüning qui réduit la demande interne et maintient un mark fort, a ruiné ceux qui sont les plus dépendants de la demande intérieure et les moins performants sur les marchés externes, le commerce, l’agriculture, les industries métallurgiques, des entreprises zombies dépendantes de l’État et les secteurs rentiers de l’économie, de la finance à la technologie. Ce sont ces secteurs qui vont soutenir une alternative nationaliste à la gestion du capitalisme. Pour survivre, il leur faut éviter de se confronter à la concurrence, ils ne peuvent dégager du profit grâce aux gains de productivité, ce que Marx appelle la plus-value relative. Il leur faut donc une organisation sociale et économique qui leur permette de survivre grâce à la plus-value absolue, c’est-à-dire par la baisse du salaire réel associée à un taux de profit nécessairement plus faible[1].
L'endossement du compromis entre l'industrie et les grands agrariens à l'assemblée générale de l'IG Farben en 1932 a frayé la voie à la dictature. Les nazis mettent sur pied un programme de gestion d’économie des ruines. Dans un premier temps avec succès. Pour réduire l’exposition aux marchés internationaux, une autarcie est mise en place, fondée sur la création d’un bloc économique en Europe centrale. Pour favoriser la plus-value absolue, les salaires sont pressurés. Le centre de gravité de l’économie allemande se déplace sur le complexe militaro-industriel qui relance un cycle d’investissements et de profits dans tous les secteurs en crise. Les industries du camp de Brüning jouent encore un rôle important en apportant les devises nécessaires à la nouvelle politique monétaire de Hjalmar Schacht, progressivement prise en mains par Göring « le fascisme s’était fait rentable ».
Mais la demande intérieure ne pouvait reposer durablement sur la consommation, parce que l’industrie rentable devait se concentrer sur les exportations et que la plus-value absolue exigeait des salaires faibles. Le soutien que les secteurs exportateurs apportaient au système ne pouvait qu'être provisoire puisque l’autarcie et l’inflation venaient saper les bases de leurs affaires. Enfin, si l’agriculture allemande pouvait se réjouir de s’extraire de la concurrence mondiale, le prix à payer était une productivité si faible qu'à partir de 1936, la crise alimentaire menace le pays. L’industrie de la défense est, pour Sohn-Rethel, l’essence même de l’économie fasciste : c’est une production qui n’a d’autre finalité qu’elle-même et n’est destinée à aucune autre validation sociale que celle de l’État, libérée du marché et de la demande « Le fait qu’une accumulation de capital basée sur une telle production de plus-value absolue ne puisse plus produire de biens d’investissement économiquement productifs, mais seulement des produits qui ne répondent à aucun besoin de consommation, à savoir du matériel de guerre, est inhérent à la chose ».
Fin 1938, les devises manquent et l'Allemagne se lance dans une économie de guerre prédatrice en accaparant par les armes ce dont l’Allemagne a besoin « Ce système remplace la fonction économique du capital par la force brute ». Privée progressivement de financement et de produits alimentaires, l’Allemagne décide logiquement de se lancer dans des conquêtes militaires à grande échelle, faisant basculer le monde dans la catastrophe[1].
Famille
[modifier | modifier le code]Il est issu de la famille Sohn-Rethel, une famille d'artistes allemand ; son père est le peintre Alfred Sohn-Rethel.
Publications
[modifier | modifier le code]- Geistige und körperliche Arbeit, Suhrkamp, Francfort, 1970.
- Warenform und Denkform, Suhrkamp, Francfort, 1971.
- Ökonomie und Klassenstruktur des deutschen Faschismus (Économie et structure de classes du fascisme allemand) 1973 (sans autorisation de l’auteur) ; 2016 édition critique et complète du texte.
- Das Geld, die bare Münze des Apriori, Wagenbach, Berlin, 1976.
Publication en français
[modifier | modifier le code]- La pensée-marchandise, traduit de l'allemand par Gérard Briche et Luc Mercier, préface d'Anselm Jappe, Éditions du Croquant, .
- La Monnaie. L'argent comptant de l'a priori, traduction de Françoise Willmann, Éditions la Tempête, .
- Industrie et national-socialisme, Éditions la Tempête, traduction de Robert Ferro, octobre 2025, 280 pages.
Articles
[modifier | modifier le code]- Comprendre la logique de l’économie fasciste, Romaric Godin, Mediapart, janvier 2026
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Romaric Godin, « Comprendre la logique de l’économie fasciste », sur Mediapart, (consulté le )
Annexes
[modifier | modifier le code]- Jean Lassègue, "Sohn-Rethel : Intellectual and Manual Labour (compte-rendu du livre)".
- Clément Homs, "À propos du livre d'Alfred Sohn-Rethel, La pensée-marchandise".
- Anselm Jappe. "L'argent nous pense-t-il ? Pourquoi lire Sohn-Rethel aujourd'hui ?", préface de la traduction française du livre d'Alfred Sohn-Rethel "La pensée-marchandise"