Aller au contenu

Chevaleresse

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Représentation médiévale d'une femme guerrière : Penthésilée, reine des Amazones, représentée comme l'une des Neuf Preuses avec ses armes aux cygne, Petit armorial équestre de la Toison d'or, vers 1460-1470.

Une chevaleresse est une femme qui a pris les armes pour devenir cheffe de guerre. Si la chevalerie est un phénomène très majoritairement masculin, il ne le fut pas exclusivement. Du XIIe au XVe siècle, un certain nombre de femmes de l’aristocratie, dans différents territoires de l'Europe médiévale, en France, Écosse, Espagne et Italie, furent connues pour avoir pris les armes pour défendre leur château, leur domaine ou leur lignage.

Apparition du terme « Chevaleresse »

[modifier | modifier le code]

Le mot « chevaleresse » ou « chevalière » désigne, au Moyen Age, à la fois la femme d'un chevaliers, mais aussi une combattante féminine sous l'ordre du code des chevaliers[1] ou une femme combattant à cheval[2].

Circonstances

[modifier | modifier le code]

Cette participation des femmes à la guerre, comme le rappellent les écrits d'Orderic Vital[3], est liée à un contexte spécifique, à des circonstances extraordinaires, comme la captivité ou la mort de l'époux. Parfois mal vues, elles étaient désignées comme des viragos, sorte d'« hommasses » transgressant les normes de genre. Ainsi, la chevalerie féminine n’est pas une règle, ni une norme, mais elle n’est pas toujours considérée pour autant comme un scandale ou un affront, un débordement outrancier des normes, à condition que les guerrières prennent les armes pour la bonne cause, dans un contexte juridique bien précis[3],[4].

Suivant Martin Aurell : « Les femmes en armes n'existaient pas ou peu, surtout sur les courtines. Elles étaient sur les champs de bataille mais portaient rarement les armes. Je pense que la femme intervient surtout dans des cas extrêmes de défenses mais rarement à cheval, en enfourchant l'étalon comme un chevalier, en portant la pique, la lance sous son aisselle, ça c'est exceptionnel[5] » notamment avec Mathilde l'Emperesse.

Les chevaleresses ont existé en Europe tout au long du Moyen Âge, mais c’est surtout dans l'empire Plantagenêt que cette fonction était répandue. Cette valorisation des femmes combattantes disparaît progressivement à la Renaissance et les chevaleresses seront surtout tournées en dérision. Selon l'historienne Sophie Brouquet « En France, tout s'arrête avec Louis XIV. Il a vraiment mis fin à ça, sans doute en lien avec les souvenirs de sa jeunesse : la fronde et les frondeuses. Tout ça est passé sous silence, de façon très brutale. Cela concerne également les représentations de femmes chevaleresses »[3].

Blanche Marie Visconti.

En Italie à la Renaissance, on retrouve également plusieurs femmes ayant pris les armes pour défendre leur château ou leur ville, comme Marzia degli Ubaldini da Susinana qui défend la forteresse de Cesena en 1357 ; Caterina Sforza, qui en 1484, à 21 ans, occupe le château Saint-Ange à Rome puis en 1498 défend Forli : « elle dirigeait personnellement les manœuvres militaires, l’approvisionnement des soldats, des armes et des chevaux et elle était responsable de la formation de la milice »[2] ; elle finit par être capturée par Cesare Borgia après avoir défendu la forteresse de la ville en 1500. D'autres exemples sont celui d'Orsina Visconti (« armée et à cheval, mena personnellement les hommes dans la bataille pour briser le siège vénitien » de Guastalla en 1426) ; 22 ans plus tard, sa fille Antonia Torelli réprime un soulèvement populaire à Parme et sa petite-fille Donella Rossi-Sanvitale défend le château de Sala Baganza en 1482, tuant le chef des assaillants[2].

D'autres femmes jouent un rôle plus offensif lors de batailles, comme Bianca Maria Visconti (grand-mère de Caterina Sforza), qui prend part à toutes les expéditions militaires de son mari Francesco Sforza en combattant à ses côtés. On trouve aussi des femmes issues du peuple, telles que Bona Lombardi, qui participe aux campagnes de Francesco Sforza puis parcourt l'Europe pour faire libérer son compagnon retenu prisonnier en Espagne entre 1443 et 1453[2].

Mathilde de Toscane, cheffe de guerre

[modifier | modifier le code]
Mathilde de Toscane, portrait allégorique, 1587.

Un exemple célèbre de femme combattante est celui de Mathilde de Toscane, chef de guerre[6]. Fille du marquis de Toscane Boniface III et de Béatrice de Bar, fille de Frédéric II, duc de Haute-Lotharingie, et de Mathilde de Souabe, elle naît vers 1045-1046. Son enfance est troublée par le meurtre de son père au cours d'une chasse en 1052 et les morts mystérieuses de sa sœur aînée Béatrice en 1053 et de son frère Boniface IV en 1055[7]. Mathilde demeure la seule héritière de sa famille et détient des possessions à la fois en Italie — avec en particulier le château de Canossa et le marquisat de Toscane, ainsi qu'une partie de la Lombardie avec Modène, Reggio, Mantoue, Ferrare, Crémone — et en Lorraine, avec le comté de Briey. Issue d’un lignage de chevaliers et de guerriers nobles, elle a sans doute appris l’art de la guerre auprès de son père Boniface et de son beau-père Geoffroi[6].

En 1073, le moine Hildebrand, conseiller des papes depuis le pontificat de Léon IX, et qui entend purifier les mœurs du clergé, est lui-même élu sous le nom de Grégoire VII. Il active vigoureusement ce que l'on appellera la réforme grégorienne. Béatrice et sa fille Mathilde, « dévote, riche, puissante », s'attachent immédiatement à son parti et lui apportent leur total soutien[8]. Mathilde prend le parti de la défense du souverain pontife, armes à la main. Pendant la querelle des Investitures, elle soutient très fermement le parti du pape (les guelfes, opposés aux gibelins). Le , c'est ainsi sous l'œil de Mathilde, dans la cour du château de Canossa, que l'empereur Henri IV « fit amende honorable » lors d'une rencontre avec le pape Grégoire VII. Après la mort de Grégoire, elle soutient avec son armée son successeur Victor III, réfugié au mont Cassin, contre l'antipape impérial Clément III. Mathilde remporte par la suite une victoire éclatante contre les alliés lombards de l’empereur le à Sorbara (it), près de Modène.

Pendant les six années qui suivent, Mathilde de Toscane domine militairement la vallée du Pô, adoptant une stratégie particulièrement offensive[6]. En 1087, Mathilde mène ainsi une attaque musclée sur Rome pour y installer Victor, mais la contre-attaque de l’empereur oblige le pape à se retirer. Après sa mort, une quarantaine d'évêques et d'abbés, réunis sous la protection des troupes de Mathilde, élisent l'évêque d'Ostie pour lui succéder. Le nouveau pape, qui prend le nom d'Urbain II, est un Français, proche comme elle d'Hugues de Cluny[9]. Mathilde inflige une défaite militaire à Henri IV au château de Canossa en 1092. En 1095, il tente de prendre son château de Nogara, mais l’arrivée de la comtesse à la tête d’une armée l’oblige à battre en retraite, après quoi Mathilde ordonne ou mène avec succès une série d’attaques pour restaurer son autorité dans des villes restées fidèles à l’empereur.

La carrière militaire de Mathilde, auréolée de nombreux succès sur le champ de bataille, provoque chez nombre de ses contemporains la stupeur, la gêne et l’admiration. Tous les témoins de l’époque soulignent l’importance de l’activité militaire de la comtesse et ses qualités de stratège, sachant amender ses stratégies et ses choix militaires en fonction du contexte, maîtrisant les différentes partitions de l'art militaire médiéval[6]. Mais Sophie Cassagnes-Brouquet précise « En dépit de très nombreux témoignages contemporains, il est difficile d’affirmer que Mathilde ait réellement combattu. Les textes la montrent convoquant des armées, donnant des ordres aux troupes, présente lors des sièges, faisant édifier des forteresses, mais jamais portant les armes au cœur de la bataille. S’il est certain que Mathilde fut un chef de guerre, rien ne prouve qu’elle fut véritablement une guerrière[10]. » Les partisans de la réforme grégorienne, dont elle est la fervente thuriféraire, construisent même autour d'elle une nouvelle image du soldat et de la guerre, celle alors en gestation du miles Christi et de la guerre sainte au service de la papauté, dont l'avatar le plus connu fut par la suite le combattant croisé parti défendre Jérusalem. Grégoire VII va même plus loin en bâtissant un parallèle entre les combats de Mathilde et le sacrifice du Christ sur la croix et le combat contre l’infidèle, l’hérétique et le schismatique, ouvrant ainsi la porte au droit de la Croisade[6].

Représentations postérieures

[modifier | modifier le code]

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. « Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500) - ATILF - CNRS & Université de Lorraine - http://www.atilf.fr/dmf », sur stella.atilf.fr (consulté le )
  2. a b c et d David Salomoni, « Les chevaleresses dans la vallée du Pô à la Renaissance (XIVe-XVIe siècles) », dans Le temps suspendu. Une histoire des femmes mariées par-delà les silences et l’absence, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, , 301–311 p. (ISBN 978-2-85892-637-4, DOI 10.46608/primaluna12.9782858926374.22, lire en ligne)
  3. a b et c Elsa Mourgues, « Les chevaleresses, de la gloire à l'oubli », sur France Culture, (consulté le )
  4. « Les femmes au Moyen Âge : deux livres pour en savoir plus », sur Madmoizelle, (consulté le )
  5. « Série - Des braves ! Les figures du guerrier, épisode 3/4 - Il était une fois les chevaleresses », à partir de 17 minutes 20, Il était une fois les chevaleresses, France Culture (consulté le 2022-03-12)
  6. a b c d et e Sophie Cassagnes-Brouquet, « Au service de la guerre juste. Mathilde de Toscane (XIe – XIIe siècle) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 39,‎ , p. 37–54 (ISSN 1252-7017, DOI 10.4000/clio.11845, lire en ligne, consulté le )
  7. Selon Joseph Calmette, Le Reich allemand au Moyen Âge, Paris, Payot, 1951, p. 126, Boniface n'aurait pas supporté les rigueurs du voyage lors de leur transfert en Allemagne avec leur mère par l'empereur.
  8. Joseph Calmette op. cit., p. 167.
  9. (it) Indro Montanelli, Roberto Gervaso, op. cit., p. 103.
  10. Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses. Une chevalerie au féminin, Perrin, 2013, Chapitre 1 « Dames et guerrières aux temps de la chevalerie » section Mathilde, le « soldat du Christ »

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses. Une chevalerie au féminin, Perrin, 2013

Articles connexes

[modifier | modifier le code]