Incitatus

Incitatus (prononciation latine : ɪŋkɪˈtaːtʊs , signifiant « rapide » ou « au grand galop ») est le nom du cheval favori de l'empereur romain Caligula, qui régna de 37 à 41.
Vie d'Incitatus
[modifier | modifier le code]Incitatus est un des chevaux d'Eutychus[1] qui est un agitator (« conducteur de char ») de la prasina factio[2] (« faction Prasine » ou « des Verts » dont les écuyers ou cochers sont vêtus d'une tunique vert poireau) qui, lors des jeux du cirque dont les courses de chars, concourent avec les trois autres factiones : l'albata (« les Blancs », en blanc mat), la russata (« les Rouges », en rouge foncé) et la veneta (« les Bleus », en bleu azuré). Caligula est un fervent Prasinianus (« Prasinien », partisan ou supporteur de la fraction Prasine) et admirateur d'Eutychus[3]. Incitatus est celui des chevaux d'Eutychus que Caligula préfère. Il bénéficie d'un traitement de faveur.
Suétone (auteur né trente ans après la fin du règne de Caligula) dans la Vie des douze Césars, énumère les cadeaux que Caligula a offerts à Incitatus[4] : une écurie de marbre ; une auge d'ivoire ; des couvertures de pourpre ; et des colliers — peut-être un harnachement[5] — ornés de pierres précieuses. Suétone écrit également que Caligula envisageait de nommer Incitatus consul[6]. Il a aussi été dit que Caligula prétendait que son cheval était une « combinaison de tous les dieux » et devait être adoré comme tel. Il n'est pas exclu que cela ait constitué une provocation volontaire envers les sénateurs pour critiquer leur peu d'activité.
Le cheval aurait également « invité » des dignitaires à partager sa table, et avait une maison avec des serviteurs pour entretenir de tels invités.
Considérations politiques
[modifier | modifier le code]Des historiens tels qu'Anthony A. Barret s'interrogent sur le portrait négatif de Caligula[7]. Ils attribuent le traitement d'Incitatus par Caligula à une façon de ridiculiser et d'irriter les sénateurs, plutôt qu'à une preuve de sa folie. Ils suggèrent que les historiens Suétone et Dion Cassius, qui écrivirent plus tard, étaient motivés par la politique de leur temps et que leurs histoires furent déformées par le désir d'inclure des sources plus colorées, mais peut-être moins fiables.
Dans les Douze Césars : du mythe à la réalité, Régis F. Martin considère que, si « Incitatus, le cheval préféré de Caligula, était effectivement entouré des plus grands soins, qui reflètent encore la passion de l'empereur pour les courses du cirque », « il est invraisemblable que Caligula ait véritablement voulu lui confier le consulat »[8],[9]. Il conclut que, plutôt que de considérer cette anecdote comme une preuve de la folie de l'empereur, il faut « remettre ce trait dans le cadre des visées de monarchie orientale de Caligula et y voir un signe de mépris pour la charge de consul qui n'était qu'une subsistance de la République et qui ne restait qu'un titre d'honneur dénué de pouvoir dont le cheval pouvait profiter »[8],[10].
Imitation d'Alexandre
[modifier | modifier le code]L'affection de Caligula pour Incitatus doit s'interpréter à l'aune de l'imitatio Alenxandri[11],[12] (« imitation d'Alexandre »)[13], c.-à-d. l'imitation par les empereurs romains des gestes et de la geste d'Alexandre le Grand. Dans le cas de Caligula, elle est soulignée surtout par Suétone et Dion Cassius[11]. Celui-ci choisit plutôt, pour exemple de l'imitation, le port par Caligula de « la cuirasse d'Alexandre lors de la célébration d'un triomphe militaire »[11],[14] ; quant à Suétone, il choisit plutôt, pour autre exemple, « la tentative (de Caligula) de faire désigner consul son cheval Incitatus (qui) rappelle les honneurs accordés par Alexandre à Bucéphale »[11],[15]. Dans le cas de Caligula, l'imitatio Alenxandri serait indirecte : il s'agirait d'une imitatio Cæsari[12] (« imitation de César »), c.-à-d. d'une imitation de Jules César imitant Alexandre. En effet, Suétone[16] et Pline l'Ancien[16] rapportent que « César (...) fit ériger une statue à son cheval »[13]. L'imitatio Cæsari est attestée dès Auguste[13] et s'est peut-être poursuivie jusqu'à Hadrien[13]. Pour Auguste, Pline l'Ancien[17] rapporte qu'il « fit élever pour (son cheval) un tombeau »[13]. Quant à Hadrien, « sa passion pour ses chevaux »[13] nous connue grâce à Dion Cassius[18] et à l'Histoire Auguste[18] ; et elle est confirmée[13] par le carmen epigraphicum (« poème épigraphique ») d'Apt « par lequel Hadrien saluait la mémoire de son cheval Borysthène »[19].
Dans les arts
[modifier | modifier le code]Dans Kaligula (« Caligula »), poème de Zbigniew Herbert paru le recueil Pan Cogito (« Monsieur Cogito ») en , M. Cogito, lors d'une lecture, ressent la « présence physique » du défunt Caligula qui — après lui avoir relaté son amour pour Incitatus, l'entrée de celui-ci au Sénat puis l'effectivité de l'accession de celui au consulat — lui confie son regret d'avoir été incapable, sinon de créer une « lignée de césars-centaures » en croisant son épouse Césonie avec Incitatus, du moins à diviniser celui-ci[20].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Wiseman 2013, s.v. Eutychus' horses, p. 95.
- ↑ Wiseman 2013, s.v. the Green faction, p. 95.
- ↑ Wiseman 2013, s.v. a fan of his, p. 95.
- ↑ Nelis-Clément 2002, p. 303, n. 150.
- ↑ Lugand 1930, sec. II, p. 11.
- ↑ Article de rtbf.be du 14 février 2021 par Romane Carmon, « Pourquoi Caligula voulait-il décerner le titre de sénateur à son cheval ? », extrait de Caligula, ouvrage de Suétone, p. 55.
- ↑ Caligula: The Corruption of Power, Yale, 1990
- Parrochia et Neuville 2014, chap. 1er, introd., p. 16, n. 3.
- ↑ Martin 1991, p. 261.
- ↑ Martin 1991, p. 262.
- Gangloff 2022, p. 142, n. 68.
- Gury 2018, p. 141.
- Gascou et Janon 2000, p. 61, col. 1.
- ↑ Dion Cassius, liv. LIX, 17, 3.
- ↑ Suétone, 52, 55.
- Gascou et Janon 2000, p. 61, col. 1, n. 2.
- ↑ Gascou et Janon 2000, p. 61, col. 1, n. 3.
- Gascou et Janon 2000, p. 61, col. 1, n. 4.
- ↑ Gascou et Janon 2000, p. 61, col. 2.
- ↑ Garnett 2007, p. 477.
Voir aussi
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Bibliographie de sources primaires
[modifier | modifier le code]- Suétone, Vie des douze Césars : Caligula (BNF 16933310), liv. IV, 55.
- Dion Cassius, Histoire romaine (BNF 12240536), liv. LIX, 14.
Bibliographie de sources secondaires
[modifier | modifier le code]- [Gascou et Janon 2000] Jacques Gascou et Michel Janon, « Les chevaux d'Hadrien », RAN, t. 33, , Ire partie (« Dossier épigraphique »), liv. A (« Table ronde sur les inscriptions latines de Narbonnaise »), art. no 8, p. 61-68 (OCLC 4797757614, DOI 10.3406/ran.2000.1543
, S2CID 192103639, lire en ligne).
— Les coauteurs rapprochent l'affection de Caligula pour Incitatus (p. 61, col. 1, n. 3) à celle d'Alexandre pour Bucéphale, de César pour son cheval, d'Auguste pour le sien et d'Hadrien pour les siens (p. 61, col. 1) en particulier Borysthène (p. 61, col. 2). - [Gangloff 2022] Anne Gangloff, « Semnotès, praestantia : corps majestueux, du roi grec au prince romain », dans Anne Gangloff et Gilles Gorre (dir. et introd.), Le corps des souverains dans les mondes hellénistique et romain (acte du colloque tenu à l'université Rennes-II du au ), Rennes, PUR, coll. « Histoire », , 1re éd., 422-VIII p., 15,5 × 24 cm (ISBN 978-2-7535-8648-2, EAN 9782753586482, OCLC 1348396050, BNF 47127982, DOI 10.4000/books.pur.184517
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- [Lugand 1930] René Lugand, « Suétone et Caligula », RÉA, t. 32, no 1, , art. no 2, p. 9-13 (OCLC 5959437422, BNF 32399369, DOI 10.3406/rea.1930.2558
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— sec. II (« Le cheval Incitatus »), p. 10-13. - [Martin 1991] Régis F. Martin, Les douze césars : du mythe à la réalité, Paris, les Belles Lettres, coll. « Histoire » (no 13), (réimpr. ), 1re éd., 441 p., 15 × 21,3 cm (ISBN 978-2-251-38012-4 et 978-2-262-02637-0, EAN 9782251380124, OCLC 406525423, BNF 35480516, S2CID 176651370, SUDOC 002466708, présentation en ligne, lire en ligne).

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— L'autrice énumère les cadeaux offerts à Incitatus par Caligula (p. 303, n. 150) après avoir évoqué les relations celui-ci avec certaines des factions des courses de chars (p. 276, n. 44). - [Parrochia et Neuville 2014] Daniel Parrochia et Pierre Neuville, Taxinomie et réalité : vers une métaclassification, Londres, ISTE, coll. « Science cognitive et management des connaissances », , 1re éd., 312 p., 15,6 × 23,4 cm (ISBN 978-1-78405-035-1, EAN 9781784050351, OCLC 892780613, BNF 44233178, SUDOC 180398393, présentation en ligne, lire en ligne).

- [Riordan 2018] Rick Riordan (trad. de l'anglais américain par Mona de Pracontal), Les travaux d'Apollon [« The trials of Apollo »], t. III : Le piège de feu [« The burning maze »], Paris, A. Michel, coll. « Wiz », (réimpr. ), 1re éd., 516 p., 15,5 × 21,5 cm (ISBN 978-2-226-39250-3, EAN 9782226392503, OCLC 1365365564, BNF 45598410, présentation en ligne, lire en ligne).
- [Wiseman 2013] (en) T. Peter Wiseman (éd., trad. et n. explicatives), The death of Caligula : Josephus, Ant. Iud., XIX, 1-273 [« La mort de Caligula : Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, liv. XIX, 1-273 »], Liverpool, LUP, coll. « Liverpool scholarsphip », , 2e éd., XXI-121 p., 14,9 × 21,7 cm (ISBN 978-1-84631-964-8 et 978-1-84631-963-1, EAN 9781846319648, OCLC 866836432, DOI 10.5949/liverpool/9781846319648.001.0001
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