Luth-clavecin

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| ● Suite BWV 996 en Mi Mineur pour luth (ou luth-clavecin) de Jean-Sébastien Bach, interprétée par Martha Goldstein au luth-clavecin ― Prélude et Presto : |
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Le luth-clavecin est une variante du clavecin classique, apparue probablement au XVIIIe siècle sous l'impulsion de musiciens célèbres et de facteurs inventifs. Jean-Sébastien Bach, compositeur savant et musicien assez universel et au moins pluridisciplinaire, qui jouait souvent en virtuose de l’orgue, du clavecin, du violon et de l’alto, (et avait des notions de la plupart des autres instruments) « avait bel et bien un petit faible pour un instrument confidentiel, le lautenwerck ou luth-clavecin, instrument dont les rares exemplaires fabriqués au XVIIIe siècle ont tous disparu »[1]. Mais aujourd'hui cet instrument a été reconstitué à partir des descriptions écrites et des témoignages des contemporains, ainsi que des traités organologiques d’instrumentation et de facture de l'époque, et il en existe des versions modernes jouées par des musiciens attachés à la musique ancienne, à l'organologie historique et à leurs sonorités inimitables, irremplaçables[1].
Description et caractéristiques
[modifier | modifier le code]Le luth-clavecin se distingue du clavecin d'abord par ses cordes : alors que les clavecins utilisent des cordes métalliques, le luth-clavecin est équipé, comme le luth, de cordes en boyau (de mouton[1]), au moins pour le registre de base, ou parfois aujourd'hui de cordes en nylon, sauf pour le registre aigu (the 4-foot register, le « jeu de 4 pieds ») pour lequel les cordes restent en métal sur certains instruments. Des cordes de luth, donc, mais ces cordes « sont pincées par un mécanisme actionnés par le clavier, le principe du clavecin »[1].
Pour son allure générale, le luth-clavecin se présente comme « un clavecin extrêmement délicat, plus petit qu’un clavecin ordinaire, avec une caisse de résonance en forme de poire, plus ou moins légère »[1], mais plus légère que celle du clavecin générique, et dont la forme en poire évoque justement la caisse du luth.
Cette « hybridité d’allure et de matériaux [...] donne à l’instrument une sonorité chaleureuse et presque feutrée, intime, bien distincte des clavecins à cordes cuivrées. La sonorité évoque le luth, un soupçon de théorbe aussi »[1]. Les cordes en boyaux ainsi que la structure particulière et l'architecture de la caisse de résonance ont pour effet de produire un son au timbre velouté, plus doux et moins brillant que celui du clavecin. Ses caractéristiques dérivent des propriétés musicales inhérentes aux cordes en boyau pincées, ainsi que du choix des matériaux utilisés pour la caisse et pour la table d'harmonie lesquels différent parfois de ceux du clavecin classique (voir l'article consacré au clavecin générique).
Dans d'autres langues, le nom de cet instrument marque tout autant son caractère hybride : par exemple en allemand, qui est son appellation originale, c'est Lautenwerck, Lautenklavier, ou Lautenclavicymbel ; en anglais c'est lute-harpsichord (comme son nom français), keyboard lute (« luth à clavier »), ou lautenwerck (emprunté directement à l'allemand) ; et en espagnol c'est clave-laúd (« clavecin-luth »).
Histoire
[modifier | modifier le code]Pas un seul luth-clavecin d'époque ne nous est parvenu ; nous ne disposons que de descriptions écrites. La plupart de ce que nous savons sur les luths-clavecins dans l'Allemagne du milieu du XVIIIe siècle nous vient de l'entourage de Jean-Sébastien Bach dont c'était un des instruments favoris : on sait que Bach s'intéressait beaucoup à la facture, à l'architecture et à l'innovation en termes d'instruments de musique (notamment pour l'orgue et pour le clavecin, donc).
Johann Friedrich Agricola, élève de Bach et figure importante de la musique de la cour de Berlin, raconte avoir vu et entendu un luth-clavecin conçu par Bach et réalisé par Zacharias Hildebrandt : l'instrument était plus petit que le clavecin ordinaire mais à peu près semblable à n'importe quel autre clavecin pour tout le reste, si ce n'est la forme de la caisse de résonance, et certains matériaux[1]. Pour autant, le luth-clavecin s'apparente évidemment plus au clavecin qu'au luth, tant pour la lutherie que pour les techniques de jeu. Il avait néanmoins deux séries de cordes en boyau et une série en laiton dite octave courte. De ce fait, il sonnait plus comme un luth (et plus encore comme un théorbe, peut-être) que comme un clavecin[1]. Si bien que lorsque le jeu qui est appelé « jeu de luth » sur les clavecins était utilisé avec le « jeu de cornet »[C'est-à-dire ?], même les luthistes professionnels s'y seraient trompés, et auraient cru entendre un luth ou un théorbe plutôt qu'un clavecin, selon Agricola[2]. Cette anecdote marque bien la grande proximité de timbre entre luth-clavecin et luth. Mais bien sûr cette possible méprise ne pouvait concerner que de petits passages de quelques notes ou accords, car la différence entre la technique du clavier et celle du luth aux cordes pincées directement par la main du musicien se remarque facilement, que ce soit par la dynamique de l'exécution ou par le nombre plus important de voix que l'on peut conduire avec le premier ; sans oublier les différents registres dont disposent les clavecins qui excèdent les possibilités de modulation du timbre que pratiquent les luthistes[3].
Jakob Adlung, dans son Anleitung zu der musikalischen Gelahrtheit (« Instructions pour un savoir musical », 1758) décrit une quantité d'instruments à clavier inhabituels, tels que le Harfenclavier, le Pandoret ou le Xylorganum (un xylophone du XVIIIe siècle). Dans sa dissertation sur le luth-clavecin, il affirme que « les sons flatteurs du luth que l'on peut entendre dans le luth-clavecin, équipé de cordes en boyau […] sont obtenus grâce à un, deux ou trois claviers. Le son est produit par des sautereaux et des plectres, comme dans un clavecin ». Les remarques plus détaillées d'Adlung dans son ouvrage Musica mechanica ordanoedi compensent jusqu'à un certain point l'absence d'instruments conservés : il explique comment les cordes en boyau nécessitent une incrustation d'os dans le chevalet afin d'éviter la perte d'énergie et que cette action se passe d'étouffoirs.
L'inventaire des biens de Jean-Sébastien Bach à sa mort fait état de deux luths-clavecins (Lauten Werck). L'un d'eux pourrait être celui fabriqué par Hildebrandt et attesté par Agricola. L'autre pourrait être un instrument plus ancien, car d'autres indications montrent que Bach s'est intéressé au luth-clavecin pendant plusieurs décennies.
Bach a composé quelques pièces destinées au luth seul et jouables au clavecin, comme le prélude pour luth BWV 999, le prélude fugue et allegro BWV 998 pour luth ou clavecin et d'autres encore. Nul doute qu'il n'ait lui-même joué aussi ses suites pour luth au clavecin et plus particulièrement au luth-clavecin, par exemple la Suite pour luth no 1 en mi mineur (BWV 996), composée entre 1708 et 1717, dont une interprétation moderne au luth-clavecin par Martha Goldstein figure ici en introduction. « Les lautenwercks étaient appréciés au milieu du XVIIIe siècle et Bach a écrit un certain nombre de pièces spécialement pour cet instrument, pièces qui sont aujourd’hui généralement jouées au clavecin »[1]. Mais des musiciens comme les suivants, attachés à la restitution des œuvres dans leur contexte historique, affectionnent de les jouer sur des luth-clavecins reconstitués à partir des sources croisées.
Le luth-clavecin a en effet été ressuscité au XXe siècle par des facteurs de clavecins passionnés comme Willard Martin, Keith Hill, ou Steven Sorli. Parmi les plus remarquables musiciens jouant sur cet instrument on trouve des spécialistes de musique ancienne et baroque comme Gergely Sárközy, Wolfgang Rübsam, Robert Hill ou Martha Goldstein.
Discographie
[modifier | modifier le code]- J.S. Bach, Œuvres pour luth-clavecin - Robert Hill (28-, Hänssler Classic vol. 109) (OCLC 705291480)
- J.S. Bach, Musique pour luth-clavecin - Elizabeth Farr (, 2 CD Naxos) (OCLC 937892714)
- J.S. Bach, Lautenclavier - Peter Waldner (, ORF) (OCLC 758654307) — avec DVD en allemand, film de Bernhard Trebuch : Bachs Lautenclavier.
- J.S. Bach, Œuvres pour clavecin-luth, Olivier Baumont (2012, Label Loreley/Distribution Harmonia Mundi) (OCLC 1040884978)
- J.S. Bach, Partitas BWV 825-830, Wolfgang Rübsam, clavecin-luth (2022, Brilliant Classics 96464)
- J.S. Bach, Suites françaises BWV 812-817 & Suite BWV 996, Wolfgang Rübsam, clavecin-luth (2020, Brilliant Classics 96227)
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Suzanne Gervais, « A la recherche du luth-clavecin de Bach », Podcast de l'émission « Musique connectée » de France Musique, sur radiofrance.fr, (consulté le ).
- ↑ J. F. Agrigola Notes sur la Musica mechanica organoedi de Jacob Adlung (1768).
- ↑ (en) Michael Arton, « The baroque Lute-harpsicord : A Forgotten Instrument », sur “baroquemusic.org” et “www.arton.co” : “Arton Internet Publications” (consulté le ).
