Nakba


Le terme arabe « Nakba » (en arabe : نَكْبَة, nakba) signifie « catastrophe » ou « désastre ». De nos jours, il désigne généralement la défaite des pays arabes lors de la première guerre israélo-arabe et l'exode palestinien de 1948. Cette acception du mot remonte à Constantin Zureik. Le terme a même pris le sens de « mère de toutes les catastrophes »[1].
Longtemps présenté comme un départ volontaire des Palestiniens, l'exode de 1948 est désormais reconnu comme un ensemble de fuites causées par la peur, d’expulsions forcées, de massacres, en plus des défaites militaires arabes. Pour divers historiens, à la suite de l'Israélien Ilan Pappé, il s'agit même d'un « nettoyage ethnique » planifié, consubstantiel du projet sioniste[2].
La Nakba a eu des effets politiques, culturels et psychologiques majeurs dans l'ensemble du monde arabe. Le mot « Nakba » est parfois aussi utilisé pour décrire ces effets. On parle alors de la « Nakba continuelle (en) ».
En Israël, l'utilisation du terme est interdite dans les manuels scolaires depuis 2009.
Apparition du terme
[modifier | modifier le code]Avant son usage pour désigner un évènement précis, nakba signifie en arabe « catastrophe, désastre, calamité, fléau, sinistre »[1].
Avant la création de l'État d'Israël, le mot « nakba » a eu une autre signification. Constantin Zureik, intellectuel syrien qui a popularisé le terme dans son acception contemporaine, explique que nakba se référait communément à la bataille de Maysalun qui opposa, en 1920, l’armée française à la révolte arabe menée par Faysal (qui deviendra Faysal Ier, roi d’Irak)[3] et qui ouvrit la route de Damas aux troupes françaises.
La première utilisation authentifiable du terme Nakba pour désigner les évènements de 1948 est le fait d’Israël. En juillet 1948, l’aviation israélienne jette des tracts aux villageois de Tirat Haifa qui refusaient de quitter leurs maisons : « Si vous voulez échapper à la Nakba, éviter un désastre, une inévitable extermination, rendez-vous ». Dans la version originale de l’article, Eitan Bronstein précise que la version en hébreu du tract traduit Nakba par Shoah[4].
Concept
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Le terme est popularisé dans son sens actuel de « catastrophe pour le peuple palestinien » par Constantin Zureik, intellectuel syrien, de religion grecque orthodoxe. En juillet 1948, alors que le nettoyage ethnique de la Palestine est en cours, il écrit Ma'an Nakba (en arabe : La signification de la catastrophe) dans un hôtel de Broummana près de Beyrouth. Le livre est un grand succès, réédité plusieurs fois et traduit en anglais. Il estime que la guerre va bien au-delà de l’expulsion du peuple palestinien et d’une défaite militaire pour les pays arabes : elle déstabilise le Moyen-Orient. Il appelle à une révolution culturelle modernisatrice et laïque pour répondre à cette crise civilisationnelle. Cet ouvrage participe aux fondements du nationalisme arabe[5],[1].
Pour Constantin Zureik, la Nakba est l’échec des armées arabes dans leur objectif d’empêcher la création d'Israël, afin d’éviter la partition du territoire palestinien (bien plus que le déplacement forcé des Palestiniens et l’impossible retour) ; la lutte contre Israël ne pourra être gagnée « tant que les Arabes restent figés dans leurs conditions actuelles ». Il écrit :
« La défaite des Arabes en Palestine n’est pas une calamité passagère ni une simple crise, mais une catastrophe (Nakba) dans tous les sens du terme, la pire qui soit arrivée aux Arabes dans leur longue histoire pourtant riche en drames[5]. »
Cette catastrophe n’affecte pas seulement la Palestine, mais promet des impacts importants sur l’ensemble du monde arabe. Constantin Zureik défend donc la consolidation du nationalisme arabe comme seul rempart possible, et estime que de profondes transformations sont ainsi nécessaires au sein de la société arabe pour espérer gagner la bataille contre Israël. Ses idées modernistes inspirées des mouvements intellectuels occidentaux, caractérisent le mouvement nationaliste arabe[3].
Le 19 novembre 1948, Nathan Alterman écrit le poème Al-Zot (à propos de ceci) qui décrit un massacre de Palestiniens. Il est publié dans Davar. La cruauté des soldats d’Israël est aussi décrite par S. Yizhar dans plusieurs de ses œuvres[4]
Évènements
[modifier | modifier le code]La diplomate française Nada Yafi rappelle l’ampleur du terrorisme sioniste et des massacres dont sont victimes les civils (Deir Yassin, Tantoura…), commis tant par les milices paramilitaires sionistes (groupe Stern, Irgoun, Haganah et Palmach), que par l'armée israélienne qui leur succède[1].
Les historiens estiment qu'Israël a minimisé et dissimulé la réalité des faits, les présentant comme une simple émigration volontaire. La violence de ces faits, qui ont permis la création d'Israël, est le sujet de Par le feu et le sang, de Charles Enderlin. Le Dr Gabor Maté, rescapé de la Shoah et spécialiste des traumatismes, a cessé d’être sioniste en découvrant que l’État d’Israël était né de « l'extirpation, l’expulsion et le massacre des populations locales »[1].
La « Nakba continuelle »
[modifier | modifier le code]Dès 1949, les réfugiés palestiniens tentent de revenir dans leurs villages, soit pour se réinstaller, soit pour récolter leurs champs et leurs vergers, soit pour récupérer les biens abandonnés lors de leur expulsion : Israël les appelle les infiltrés et en tue plusieurs milliers. D'autres infiltrations ont lieu de la part de fedayins qui mènent une guérilla contre Israël qui s'intensifie jusqu'à provoquer la crise de Suez.
En 2011, l’écrivain libanais Elias Khoury propose une relecture critique de l’ouvrage fondateur de Constantin Zureik[5] :
« Ce qu’il n’avait pas compris à l’époque, c’est que la Nakba n’est pas un événement mais un processus. Les confiscations de terres n’ont jamais cessé. Nous vivons toujours dans l’ère de la Nakba. »
L’expression « Nakba continuelle (en) » (en arabe : al-nakba al-mustamirrah) est employée par certains chercheurs pour désigner, au-delà de 1948, la poursuite de la confiscation des terres et des biens matériels, ainsi que la destruction encore en cours de l’identité palestinienne[6].
Réception et usage du terme
[modifier | modifier le code]Le mot « Nakba » fait l’objet de lectures et d’usages publics contrastés (mémoire, controverse, politiques de commémoration). Dans le débat autour de l’usage du mot, plusieurs auteurs décrivent des formes de « négation de la Nakba » (minimisation ou mise en doute d’épisodes et de leurs implications), tandis que des controverses précises — par exemple autour du massacre de Tantoura, ont vu des historiens contester l’existence d’un massacre à grande échelle, quand d’autres concluent à des crimes de guerre[7],[8],[9].
Usage du mot dans le monde arabe
[modifier | modifier le code]Commémoration
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La « journée de la Nakba » est une commémoration des événements de 1948 qui ont mené à la défaite arabe et au déplacement de la population palestinienne. Elle est généralement célébrée le 15 mai[10], le jour suivant la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël. Le jour de l'indépendance d'Israël est fêté vers la même période de l'année.
Justification de la lutte contre Israël
[modifier | modifier le code]Certais dirigeants arabes autoritaires (Saddam Hussein, Hafez el-Assad, Mouammar Kadhafi), et des mouvements islamistes ont fait appel au désir de venger la Nakba pour justifier la lutte armée visant à éliminer Israël[11].
Usage du mot en Israël
[modifier | modifier le code]En Israël, l'utilisation du terme est interdite dans les manuels scolaires depuis 2009[12],[13].
Selon Akram Belkaïd, « En Israël, la législation interdit l’usage du mot "Nakba" dans les manuels scolaires. La criminalisation de sa commémoration est régulièrement suggérée par des responsables politiques »[14].
Bibliographie
[modifier | modifier le code]Ouvrages historiques
[modifier | modifier le code]Ouvrages en français
[modifier | modifier le code]- Joseph Algazy et Dominique Vidal, Le péché originel d'Israël : l'expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Éditions de l'Atelier, , 222 p. (ISBN 9782708236158)
- Charles Enderlin, Par le feu et le sang. Le combat clandestin pour l’indépendance d’Israël 1936-1948, Paris, Albin Michel,
- Sandrine Mansour-Mérien, L'histoire occultée des Palestiniens (1947-1953), Pivat, , 240 p. (ISBN 2708969463)
- Benny Morris, Victimes : Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Éditions Complexe, , 800 p. (ISBN 2870279388)
- Ilan Pappé (trad. Paul Chemla), Le nettoyage ethnique de la Palestine, La fabrique éditions, , 396 p. (ISBN 2358722804, présentation en ligne)
- Eugène L. Rogan et Avi Shlaim, La guerre de Palestine 1948 : Derrière le mythe, Autrement, , 263 p. (ISBN 2746702401)
- Jihane Sfeir, L'exil palestinien au Liban : Le temps des origines (1947-1952), Karthala, , 281 p. (ISBN 2845869576, lire en ligne)
- Dominique Vidal et Sébastien Boussois, Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), Éditions de l'Atelier, , 256 p. (ISBN 9782708239661, lire en ligne)
Ouvrages en anglais
[modifier | modifier le code]- (en) Bashir Bashir et Amos Goldberg, The Holocaust and the Nakba: A New Grammar of Trauma and History, New York, Columbia University Press,
- (en) Martin Bunton, Colonial Land Policies in Palestine, 1917–1936, London, Routledge,
- (en) Yoav Gelber, Palestine 1948: War, Escape and the Emergence of the Palestinian Refugee Problem, Brighton, Sussex Academic Press,
- (en) Yonatan Kapshuk ; Lisa Strömbom, « Israeli Pre-Transitional Justice and the Nakba Law », Israel Law Review, Cambridge University Press,
- (en) Efraïm Karsh, Palestine Betrayed, New Haven, Yale University Press,
- (en) Nur Masalha, The Politics of Denial: Israel and the Palestinian Refugee Problem, Londres, Pluto Press,
- (en) Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge, Cambridge University Press,
- (en) Ahmad H. Sa'di ; Lila Abu-Lughod, Nakba: Palestine, 1948, and the Claims of Memory, New York, Columbia University Press,
- (en) Kenneth W. Stein, The Land Question in Palestine, 1917–1939, Chapel Hill, University of North Carolina Press,
Articles
[modifier | modifier le code]- « Une Nakba en continu », dossier d’articles du site Orient XXI
Œuvres littéraires
[modifier | modifier le code]- S. Yizhar, Khirbet Khizeh, 1949. Roman israélien sur l’injustice de la Nakba
Notes et références
[modifier | modifier le code]- Nada Yafi, « "Nakba", le mot de l’année 2023 », Orient XXI, 18 décembre 2023.
- ↑ Nada Yafi, « "Nakba", le mot de l’année 2023 », Orient XXI, 18 décembre 2023.
- Mathilde Rouxel, « Constantin Zureiq (1909-2000) », Les clés du Moyen-Orient, (lire en ligne).
- Eitan Bronstein Aparicio et Eleonore Merza Bronstein, « Israël et la Nakba, de la reconnaissance au déni », sur Orient XXI, (consulté le )
- Benjamin Barthe, « La Nakba, « catastrophe » en arabe, un concept forgé il y a 70 ans », Le Monde.fr, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Leïla Seurat, « Palestine. La recherche au défi du discours colonial », Orient XXI, 14 janvier 2024.
- ↑ (en) Nur Masalha, The Politics of Denial: Israel and the Palestinian Refugee Problem, London, Pluto Press,
- ↑ (en) Bashir Bashir et Amos Goldberg, The Holocaust and the Nakba: A New Grammar of Trauma and History, New York, Columbia University Press,
- ↑ (en) « Q & A With Benny Morris », sur Jewish Journal,
- ↑ « Nakba, l'exil palestinien ou "désastre" : épisode • 7 du podcast Israël-Palestine : les mots de la guerre », sur France Culture (consulté le )
- ↑ Jean-Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre, 2015, La Découverte, 262 p. Revue Défense Nationale, (1), 130-131.
- ↑ Narrating conflict in the Middle East: discourse, image and communications practices in Lebanon and Palestine, I.B. Tauris, coll. « Library of modern Middle East studies », (ISBN 978-1-78076-102-2 et 978-1-78076-103-9)
- ↑ (en) Ian Black, « 1948 no catastrophe says Israel, as term nakba banned from Arab children's textbooks », The Guardian, (lire en ligne)
- ↑ « النكبة Al-Nakba », Le Monde diplomatique, (lire en ligne, consulté le )
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Plan Daleth
- Exode palestinien de 1948 — Exode palestinien de 1967
- Liste des villes et villages arabes dépeuplés durant l'exode palestinien de 1948
- Tueries et massacres de la guerre israélo-arabe de 1948
- Khirbet Khizeh
- Réfugiés palestiniens — Marche du retour
- Déni de la Nakba
- Crimes de guerre commis par Israël — Allégations de génocide des Palestiniens
- Apartheid israélien
- Colonies israéliennes — Loi sur la propriété des absents
- Résolutions de l'ONU concernant Israël — Résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations unies
- Nakba continuelle (en)
Liens externes
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- Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste :
- Carte de la Nakba et des villages dépeuplés par l’association Zochrot