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Ouderna

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Ouderna
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Cheikh de Tataouine et son frère de la tribu des Ouderna en 1911.

Autres
Régions d’origine Djebel Demmer
Religions Islam
Ethnies liées Ouerghemma

Les Ouderna sont un ensemble de tribus berbères ayant intégré des éléments arabes tels que les Ouled Debbab[1] installées dans la région tunisienne de Tataouine[2].

C'est une fraction de tribus appartenant à la grande confédération tribale des Ouerghemma[1], la plus importante au moment de l'établissement du protectorat français selon Jean Despois[3]. Ils sont décrits par le Bureau des affaires indigènes de Tataouine en 1947 comme des nomades s'adonnant à l'élevage du chameau, du mouton et des chèvres, et possédant un assez grand nombre de chevaux ; il leur attribue par ailleurs une réputation de bravoure et de susceptibilité[4]. Le même bureau rapporte les propos d'un certain Antonin Goguyer[5], qui a étudié le Sud tunisien peu après l'instauration du protectorat français[4] :

« La tribu des Ouderna est le type le plus parfait de la horde conquérante. Elle a l'instinct de la guerre, de la discipline, de l'organisation, de l'attaque fougueuse et meurtrière. Elle sait conduire une razzia dont un convoi de chameaux à 1 000 kilomètres et plus par une route où l'on verrait cinq jours sans rencontrer de puits. Les travailleurs passeront deux mois s'il le faut sur la selle sans que ni un homme ni un cheval soit éreinté. En vue de l'ennemi, les chameliers couchés sur le flanc du cheval évitent des balles par la tête de la monture. Et puis, ils pillent, etc. »

Gérard Prost décrit leur société comme semi-nomade, organisée autour de parcours collectifs pour le pâturage et l'accès à l'eau. L'autorité tribale régule les déplacements et les ressources, garantissant la survie dans un environnement aride. Un élément central de leur économie est l'émigration. Les membres de la tribu partent temporairement vers d'autres régions pour travailler, envoyant des revenus qui complètent les activités locales et permettent de maintenir la vie tribale. Cette émigration n'est pas un simple exode économique : elle fait partie d'une stratégie planifiée pour assurer la subsistance et la cohésion sociale. Avec la colonisation, les pratiques traditionnelles des Ouderna sont mises sous pression[6].

Étymologie

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Le nom Ouderna viendrait de leurs ancêtres Wudrin ou Oudirn dont la racine du mot est DRN[7]. Selon Lucien Bertholon, le nom pourrait aussi venir de « fils [ou en berbère[8]] de Derna » en Libye[9].

Les Ouderna sont une tribu berbère zénète issue des Aït Demmer[4] qui aurait pour ancêtre un certain Oudrin[7]. Il est cité par Ibn Khaldoun comme l'ancêtre des Demmer sous le nom de Ouardiren ibn Demmer[10].

Le voyageur Abdallah al-Tijani (en) raconte que le djebel Darn est le prolongement de la chaîne du djebel Demmer qui se situe au sud de Ghomrassen[11].

Vers le XVe siècle, la tribu des Ouerghemma entame la reconquête de leur plaine sur leurs envahisseurs Banu Sulaym venus au XIe siècle. Ce sont les Ouderna qui donnent le signal du mouvement, descendant du plateau de Ksar Hamdoun (Ghomrassen) sous le commandement de Mansour Ben Khalifa. Peu après, six marabouts guidés par Moussa Ben Abdallah El Ouerghemmi les rejoignent. Ces missionnaires s'attachent à réformer l'islam des Berbères qui peuplent le djebel Demmer et prêchent la concorde. Les Berbères, oubliant leurs discordes, prennent le nom d'Ouerghemma en signe d'union et de renouveau[12].

Dans leur marche vers le Sud, les Ouderna affrontent les Ouled Yacoub, les Athaya et les Aterma. Ces derniers, encore puissants, les refoulent dans le djebel Abiodh où vit un compagnon méconnu de Moussa Ben Abdallah, Bou Djellidet, qui donne son nom aux Berbères montagnards du djebel Demmer. Ce marabout sauve les Ouderna du massacre par un miracle, et les réconcilie avec les Athaya qu'ils exterminent par la suite. Les Aterma se laissent de leur côté absorber par leurs compagnons de lutte ou se replient vers le Sahara. Au contraire, les Djellidet, grâce au rayonnement de leur saint patron, s'unissent aux vainqueurs sans rien perdre de leur originalité, ni de leur caractère religieux. Pour venir à bout des Ouled Yacoub, les Ouderna abattent leurs chefs conviés à un tajmâat et restent les seuls maîtres de la Djeffara[13].

Ce sont les Ouderna, fraction des Ouerghemma, qui attaquent, chassant de l'oued Tataouine la tribu arabe des Ouled Yacoub qui est contrainte de s'enfoncer dans la zone saharienne, dans les oasis aux nord de Kébili[14]. Cette action est suivie d'un lent mouvement de fusion entre les Berbères Ouderna et les tribus arabes Ouled Debbab qu'ils autorisent à demeurer dans la Djeffara. On retrouve la trace de cette fusion dans le nom des Ouled Debbab (appartenant à la branche des Ouled Slim) qui est celui même des envahisseurs Banu Sulaym[1]. Les Berbères Ouerghemma avaient donc repris leurs terrains de la Djeffara, ruinés et dévastés, en absorbant les dernières tribus arabes soumises[1].

Parmi toutes les tribus des Ouerghemma, on rapporte que les plus redoutées étaient les Ouderna, établis dans le djebel Abiodh au sud de Tataouine. Un rapport de 1916 des services de renseignement militaires britanniques affirme que l'armée du bey « craignait » les Ouderna et, en effet, les Ouderna vainquent en 1875 une armée beylicale et lui prennent deux canons[15].

Composition

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Les Ouderna constituent se divisent en trois branches principales[16] :

Les Ouled Slim se divisent en cinq fractions et se disent tous descendant de Slim qu'on décrit comme un Ouderna : Ouled Debbab, Daghaghra, Ouled Chehida, Adjerda et Dehibat. Slim avait épousé une femme arabe, Chehida, qui donner son nom à la fraction des Ouled Chehida, composée de ses fils issus de son mariage avec Slim. Les Ouled Abdelhamid (aussi appelé Hamidiya) auraient donné le jour aux Daghaghra[17] :

« Le groupement des Ouled Slim est constitué par la descendance d'un fondateur unique ; fractionné à diverses époques, chacun des éléments, issu de ce fractionnement, garde le souvenir de son cousinage plus ou moins éloigné avec tel autre et n'hésite pas à faire bloc avec lui sous le nom de l'ancêtre commun. »

Les Ouled Abdelhamid possèdent des terres à l'ouest des Ouled Slim, à la frontière avec les Touazine et leurs centres d'emmagasinement sont situés dans le voisinage de l'oued Beni Blel. Ils forment quatre groupes ayant des intérêts communs : Zourganes, Hamidiya, Krachoua et Amerna[16].

Les Djellidet se disent les descendants du marabout des Ouderna, Abdallah ben Djelida, dont la qoubba, située près de Beni Barka, est l'objet d'une grande vénération. Jadis, les autres Ouderna avaient pris les Djellidet sous leur protection sans exiger d'eux aucune redevance et simplement par dévotion religieuse. Jusqu'en 1889, ils ne reconnaissent que l'autorité d'un cadi ; un cheikh est placé à cette époque à leur tête[16].

Références

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  1. a b c et d Ethnographie et démographie des territoires militaires du Sud tunisien, Tataouine, Bureau des affaires indigènes de Tataouine, , 65 p. (lire en ligne), p. 5.
  2. La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une Société de savants et de gens de lettres, t. XXV, Paris, Librairie Larousse, , 1200 p. (lire en ligne), p. 682.
  3. Manel Znidi, Habiter la grotte à Tataouine (sud tunisien) : de la maison creusée à la maison construite, Aix-en-Provence, Université d'Aix-Marseille, , 330 p. (lire en ligne), p. 137.
  4. a b et c 1947, p. 8.
  5. « Appendice : mort de M. Antonin Goguyer », Mélanges de l'Université Saint-Joseph, vol. 4, no 1,‎ , p. 59–59 (lire en ligne, consulté le ).
  6. Gérard Prost, « Les migrations chez les Matmatas et les Ouderna », Les Cahiers de Tunisie, t. III,‎ , p. 316-325 (ISSN 0008-0012).
  7. a et b Mohamed Hassen, « Les fortifications du sud-est de l'Ifrīqiya au bas Moyen Âge », dans Isabel Cristina F. Fernandes (dir.), Fortificações e Território na Península Ibérica e no Magreb (Séculos VI a XVI), vol. I, Lisbonne, Colibri/Campo Arqueológico de Mértola, (ISBN 978-9896893743, lire en ligne), p. 270.
  8. Dominique Casajus, « Déchiffrages : quelques réflexions sur l'écriture libyco-berbère », Afriques : débats, méthodes et terrains d’histoire,‎ , p. 6 (ISSN 2108-6796, DOI 10.4000/afriques.688, lire en ligne, consulté le ).
  9. Lucien Bertholon, « Étude géographique et économique sur la province de l'Arad », Revue tunisienne, no 1,‎ , p. 192 (lire en ligne).
  10. Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, t. 1, Alger, Imprimerie du gouvernement, , 480 p. (lire en ligne), p. 17.
  11. Abdallah al-Tijani (en), Riḥla, Tunis, Hassan Hosni Abdelwaheb, , p. 185.
  12. André Martel, Les confins saharo‑tripolitains de la Tunisie (1881‑1911), t. I, Paris, Presses universitaires de France, , 868 p. (lire en ligne), p. 46.
  13. Martel, p. 49.
  14. 1947, p. 7.
  15. (en) Daniel Jacobs et Peter Morris, The Rough Guide to Tunisia, Londres, Rough Guides (en), , 608 p. (ISBN 978-1843533962, lire en ligne), p. 460.
  16. a b et c Association française pour l'avancement des sciences, La Tunisie : histoire et description, t. I, Paris, Berger-Levrault, , 288 p. (lire en ligne), p. 477.
  17. André Louis, Tunisie du Sud : ksars et villages de crêtes, Paris, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, , 370 p. (ISBN 978-2-222-01642-7, lire en ligne), p. 92.