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Coxsone

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Coxsone
Nom de naissance Clement Seymour Dodd
Naissance
Kingston, Drapeau de la Jamaïque Jamaïque
Décès (à 72 ans)
Kingston
Activité principale Producteur
Genre musical Ska, rocksteady, reggae
Labels Studio One

Clement Seymour Dodd, alias Sir Coxsone, né le et mort le à Kingston, est l'un des principaux producteurs de musique jamaïcains et le fondateur du label Studio One.

Operator du Sir Coxsone's Downbeat

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Issu d'une famille de mélomanes, Clement Dodd baigne depuis son plus jeune âge dans les rythmes bebop & jazz et c'est dans la boutique de ses parents, située sur Law Street (plus tard déplacée à Beston Street) qu'il fait ses premières armes sur la sono familiale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Jamaïque, encore colonie britannique, traverse une profonde crise économique. À la fin de la décennie, le chômage pousse de nombreux Jamaïcains à l'émigration saisonnière. Clement Seymour Dodd part travailler dans les plantations de canne à sucre aux États-Unis et en Amérique centrale, où il se familiarise avec le rhythm and blues[1].

À son retour en 1954, il acquiert une sonorisation et lance son premier sound system, le « Coxsone Downbeat »[2], basé à l'intersection de Beeston Street et Love Lane[1]. Le répertoire est alors entièrement nord-américain : boogie-woogie, jazz et rhythm and blues, dont une partie provient de la collection de son père ou est importée de La Nouvelle-Orléans et de Miami.

En 1954, le sound system dominant est celui de Duke Reid, connu sous le nom de Trojan. Désireux de rivaliser avec lui, Dodd cherche constamment à améliorer la puissance de sa sono et à renouveler son catalogue. Il multiplie les voyages aux États-Unis — de Chicago à Cincinnati, en passant par Philadelphie et New York —, écumant les bacs de disquaires spécialisés tels que Rainbow Records, à Harlem, pour y dénicher des titres inédits à Kingston. Afin de s'en assurer l'exclusivité, il en ôtait les étiquettes et rebaptisait les chansons : c'est ainsi que « Later for Gator » de Willis Jackson devint le « Coxsone Hop »[3].

Le Coxsone Downbeat acquiert rapidement une large popularité. À son apogée, le sound system joue simultanément en plusieurs endroits lors d'une même soirée, sous la direction de selectors tels que Count Machuki, Prince Buster, King Stitt et Lee Perry[1]. Face à la raréfaction des nouveaux titres importés à la fin des années 1950, Dodd commence à produire et enregistrer du rhythm and blues avec des chanteurs et musiciens jamaïcains dans les studios locaux, des disques destinés non à la distribution commerciale, mais à l'usage exclusif de son sound system en dancehall[4].

Coxsone Producteur

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À la fin des années 1950, la musique américaine se fait de moins en moins intéressante pour les soundmen et Coxsone décide de se lancer dans la production d'artistes locaux. Les premiers enregistrements du Blues local n'étaient encore que destinés à être joués en Sound, mais dès qu'il se rend compte que sa recette prend et que le marché de la musique jamaïcaine a un réel potentiel, Coxsone décide de créer son premier label : World Disc.

Shuffling Jug de Clue J & The Blues Blaster, enregistré en 1959 au Federal Studios, est, semble-t-il, la première véritable production de Clement Seymour Dodd avec My Baby de Jackie Estwick, qui sortira un peu plus tard mais enregistré lors de la même session. Fait marquant de l'année 1959, l'apparition des premiers disques 45 tours marque une réelle évolution dans la production, offrant de nouvelles possibilités techniques et dans la production destinée à un marché plus large que celle des anciens 78 tours.

Non content d'être producteur et diffuseur, Coxsone complète la chaine de production à la fin de l'année 59 en ouvrant sa boutique Coxsone's Muzik City, à East Queen. Son but : distribuer lui-même ses productions sur ses multiples labels : All Stars, C&N, D.Darling, Downbeat, Muzik City, N.D Records, Supreme Worldisc, Coxsone, ou encore Studio One.

La chaine de production imaginée à l'époque par Coxsone est unique en son genre et marque une réelle évolution dans l'industrie de la musique jamaïcaine. Dans un premier temps, après avoir enregistré un artiste, il fait graver le titre en un seul exemplaire sur une galette d'acétate qui lui permet de tester l'efficacité du morceau en sound. Ensuite, en fonction de l'appréciation du maître, un petit nombre d'exemplaires est pressé pour les DJ des sound systems satellites ; quelques-uns sont aussi placés en boutique et vendus en exclusivité de 5 à 10 livres. Après cette étape, Coxsone sort une série limitée sans label (blank), vendue une livre le disque. Enfin, après ce long processus qui prend dans le meilleur des cas un bon mois, les 45 tours jugés valables sortent alors en grande série.

L'âge d'or de Studio One

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Pendant près de quatre ans, toutes les premières productions jamaïcaines sont enregistrées au Federal Studios. En 1962, désireux de contrôler entièrement son travail, Dodd décide de construire son propre studio[5]. Il confie la conception et la réalisation à Hedley Jones, assisté de ses deux fils Ron et Hedley Jr.. Le câblage de la console est assuré par Sid Bucknor, cousin de Clement Dodd[1]. Dodd baptise l'établissement Jamaica Recording and Publishing Studio, situé au 13, Brentford Road, mais il est rapidement connu sous le nom de Studio One[5]. Le studio n'est alors équipé que d'une seule piste — musiciens et chanteurs devaient donc enregistrer en une seule prise —, avant de passer à cinq pistes en 1965, puis à huit pistes par la suite[1].

Quelques mois après l'ouverture du studio, un groupe réunissant les musiciens les plus en vue de l'époque se constitue sous le nom des Skatalites. Devenu le groupe maison de Studio One, il assure l'accompagnement de tous les chanteurs et groupes vocaux qui viennent y enregistrer[5]. Chaque dimanche, Lee Perry dirige des auditions auxquelles les Skatalites servent de jury musical[1]. Ce modèle, des musiciens aguerris encadrant de nouveaux talents, restera en vigueur jusqu'à la fin des années 1980[5].

En moins de dix ans, Coxsone Dodd s'impose comme l'une des figures centrales de la musique jamaïcaine. Studio One voit naître ou éclore les carrières des Heptones, Bob Andy, Derrick Harriott, Toots & the Maytals, The Wailers, The Techniques, Clancy Eccles, Joe Higgs, Alton Ellis et Delroy Wilson, parmi beaucoup d'autres[1]. Bob Marley, qui réside plus d'un an dans les locaux du studio, considérera Dodd comme une figure paternelle[1].

Pendant la période Rocksteady, il s’inspire surtout des studios soul américains comme Motown ou Stax. Lorsque le reggae arrive en 1968, il est à son apogée.

La liste des artistes enregistrés au Studio One est impressionnante. On peut citer The Wailers, The Maytals, The Heptones, The Paragons, Slim Smith ou encore Dennis Alcapone, The Ethiopians, The Gladiators, Burning Spear, The Gaylads… Mais la violence de plus en plus présente lors des sound systems le pousse à fermer les siens ; en outre, de nombreux artistes lui ont déjà tourné le dos. En effet, Coxsone est un producteur dur et avare d'argent et de droits. Prince Buster l’a quitté depuis longtemps pour Orange Street.

Les pratiques commerciales de Dodd ont fait l'objet de nombreuses critiques. Il versait aux artistes un forfait unique, sans reversement de royalties, pour des enregistrements qui se vendirent ensuite à des milliers d'exemplaires[6]. Dodd s'est ainsi constitué une fortune tout en se faisant « l'ennemi de centaines d'artistes »[6]. Cette pratique, commune aux débuts de l'industrie discographique jamaïcaine, poussa de nombreux interprètes à éviter tout contrat exclusif et à travailler successivement avec plusieurs producteurs[6]. Studio One n'en demeure pas moins considéré comme le creuset de la musique populaire jamaïcaine, où se sont formées plusieurs générations d'artistes.

La concurrence aidant et de nombreux artistes jamaïcains faisant acte d'indépendance avec l'éclosion de labels, Coxsone va perdre sa position dominante dans les années 1970. Le label n'en reste pas moins à l'origine des carrières de nombreux artistes qui comptent parmi les figures majeures de la musique jamaïcaine. Le label est ainsi à l'origine des carrières de nombreux artistes majeurs de la musique jamaïcaine, parmi lesquels Dillinger, Lone Ranger, The Wailing Souls, Michigan & Smiley, Prince Jazzbo ou Sugar Minott. Studio One se lance par ailleurs dans la production de dubs à partir de son vaste catalogue, le plus fourni de l'île. Les rythmes et structures rythmiques issus de ses enregistrements constituent des références durables du genre et exercent une influence significative sur le dub jamaïcain des décennies suivantes.

Dans les années 1980, la Jamaïque connaît une véritable débâcle, nombre de ses artistes quittent le pays à cause du climat politique de plus en plus tendu et de la violence omniprésente. Coxsone fait partie du lot, il ferme Studio One et quitte son île mais réalise cependant un de ses rêves d'enfant en s'installant à New york, où il ouvre son studio au 3135 Fulton Street.

À partir de cette époque, il produit néanmoins beaucoup moins de riddims et utilise surtout ceux des années 1970 qui sont alors devenus des classiques. Il n'est d'ailleurs pas le seul, de nombreux producteurs s'en servant allègrement (aujourd'hui encore), et il ne semble pas déplacé de dire que tous les chanteurs ou DJ reggae ont un jour chevauché un riddim Studio One. Le phénomène semble parti pour durer, tant les inépuisables productions sorties du Studio One sont la base « matérielle » la plus sûre de chaque période musicale dans l'île et bien au-delà, du raggamuffin jusqu'au dance hall actuel et autre dubstep.

Pour ses dernières années, Coxsone est revenu à Kingston et a rouvert en grande pompe le studio de Brentford road. On retrouve alors autour de lui la même équipe, avec 30 ans de plus mais toujours la même détermination.

Avec ses amis, il était resté très attaché à la musique qui le fit connaître : le Boogie Woogie, dont il possède une impressionnante collection de disques. Il n'était alors pas rare de voir dans la cour de Studio One une bande de papys en train de danser sur les rythmes des années 1940 et 50 en se remémorant mille et une anecdotes.

Il avait même prévu de se rendre en France pour quelques dates avec le Downbeat Sound System, mais il a été rattrapé par toutes ses longues nuits de travail acharné et, bien qu'il n'ait jamais eu de problèmes cardiaques et qu'il ne semblait pas affecté les jours précédents, son cœur lâche le 5 mai 2004, 4 jours après que la « Brentford Road » fut renommée en son honneur « Studio One Road ». Il fêtait cette année-là ses 50 ans de carrière.

En un demi-siècle depuis les premières heures passée sur la petite sono de départ, Coxsone a révolutionné la musique jamaïcaine et, ce faisant, bien plus encore. Il fait partie des personnes trop peu connues sans qui le paysage musical et peut être même spirituel aurait été bien différent. Jusqu’à présent, l'histoire du dancehall l'a démontré, son œuvre est inégalable et toujours abondamment exploitée. Il a été et reste le plus grand producteur jamaïcain, qui a fait naître les plus grands artistes et essaimé leur œuvre à l'échelle mondiale au cours d'une vie tout entière consacrée à la musique.[non neutre]

C'est pendant ses années de lycée, à la « All Saints School », que le surnom de Coxsone, lui est attribué, parce qu'il était alors un excellent batteur au Cricket, comme le fut dans les années 1940 avec l'équipe de Yorkshire, le célèbre joueur Alex Coxon.

Notes et références

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  1. a b c d e f g et h J. Kroubo Dagnini, Les origines du reggae, Éditions L'Harmattan, 2010.
  2. Rommen 2011, p. 30
  3. J. Kroubo Dagnini, Les origines du reggae, Éditions L'Harmattan, 2010 ; Norman Stolzoff, Wake the Town and Tell the People : Dancehall Culture in Jamaica, Duke University Press, 2000, p. 51.
  4. Norman Stolzoff, Wake the Town and Tell the People : Dancehall Culture in Jamaica, Duke University Press, 2000, p. 58.
  5. a b c et d Norman Stolzoff, Wake the Town and Tell the People, Duke University Press, 2000, p. 62.
  6. a b et c Stolzoff 2000, p. 177.

Articles connexes

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Bibliographie

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  • Jérémie Kroubo Dagnini, Les origines du reggae: retour aux sources. Mento, ska, rocksteady, early reggae, L'Harmattan, coll. Univers musical, 2008 (ISBN 978-2-296-06252-8)
  • (en) Norman C. Stolzoff, Wake the Town and Tell the People : Dancehall Culture in Jamaica, Durham, Duke University Press, .

Liens externes

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