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Jules Isaac

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Jules Isaac
Biographie
Naissance
Décès
Sépulture
Nom de naissance
Jules Marx Isaac
Nationalité
Formation
Activités

Jules Isaac, né le à Rennes[1], mort le à Aix-en-Provence, est un historien et un haut-fonctionnaire français.

Il est l'auteur, à la suite d'Albert Malet, de célèbres manuels d'histoire, usuellement appelés « Malet et Isaac ». Jules Isaac est également un pionnier des Amitiés judéo-chrétiennes, notamment à travers son livre Jésus et Israël et sa participation active aux travaux de la conférence de Seelisberg.

Origines familiales et descendance

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Jules Isaac est issu d'une famille juive lorraine de tradition militaire, ayant opté pour la nationalité française en 1871, à l'issue de l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne[2].

Son grand-père, Élias Isaac, est trompette major au 4e régiment d'artillerie. Son père, Marx Isaac, né en 1829, est officier au sein de l'armée de la Loire durant la guerre franco-allemande de 1870[3]. Son oncle, Victor Isaac, né en 1834, également officier, est lieutenant au 18e régiment d'artillerie et fait prisonnier durant la guerre franco-allemande[4],[2].

En 1902, Jules Isaac épouse, à Saint-Étienne, Laure Ettinghausen : née en 1878 à Paris (2e arrondissement)[5], elle est artiste peintre et élève d'Eugène Carrière ; elle meurt en déportation au camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau à la fin de l'année 1943 ; de leur union naissent trois enfants[2] :

À treize ans, il perd ses parents à quelques mois d’intervalle.

Carrière professionnelle

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En 1889, Jules Isaac est admis au lycée Lakanal à Sceaux (département des Hauts-de-Seine). En 1894, il effectue, au lycée Henri-IV, ses études supérieures en classes préparatoires littéraires, où il échoue à deux reprises aux épreuves orales d'admission à l’École normale supérieure[2]. En 1902, il est reçu à la huitième place de l'agrégation d'histoire et géographie[9].

Entre 1902 et 1911, Jules Isaac est successivement nommé enseignant au lycée Masséna de Nice, au lycée Janot-Curie de Sens, au lycée Claude-Fauriel de Saint-Étienne, puis au lycée Ampère de Lyon.

Au cours de ses études, Jules Isaac est marqué par l'enseignement d'Henri Bergson, se lie d'amitié avec Charles Péguy et s'engage dans le camp dreyfusard.

Il est introduit par Ernest Lavisse chez Hachette, qui publie la collection de manuels d'histoire d'Albert Malet. Jules Isaac est d'abord chargé de rédiger des aide-mémoire pour le baccalauréat. Nommé professeur au lycée Louis-le-Grand, puis au lycée Saint-Louis, il étend sa collaboration à des manuels pour l'enseignement primaire supérieur également issus de la collection Malet.

La collection Malet-Isaac

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Albert Malet meurt au front en 1915 tandis que Jules Isaac survit à 33 mois de tranchées et à une mauvaise blessure reçue à Verdun[10]. C'est donc seul qu'il rédige la nouvelle mouture imposée par de nouveaux programmes. Le nom de Malet reste associé au nom de la collection : « Malet et Isaac »[11],[12]. Les Malet-Isaac vont instruire des générations et susciter des vocations d'historien.

Membre de la Ligue des droits de l'homme et du citoyen, puis du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Jules Isaac s'engage en faveur d'une meilleure compréhension entre Français et Allemands, et milite en particulier pour une révision des manuels scolaires. En 1936, il est nommé inspecteur général de l'Instruction publique.

À l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale

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Le 13 novembre 1942, dans l'hebdomadaire Gringoire, le journaliste d'extrême-droite Raoul Follereau écrit[13] :

Il n'est pas admissible [...] que l'Histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac !

Durant l'Occupation, Jules Isaac et sa famille sont frappés par la politique antisémite du régime de Vichy. Le loi du 3 octobre 1940 le révoque de ses fonctions d'inspecteur général de l'instruction publique. Il se réfugie en zone libre, successivement à Aix-en-Provence, au Chambon-sur-Lignon (département de Haute-Loire), où son fils Daniel est enseignant au collège Cévenol, puis à Saint-Agrève (département de l'Ardèche).

Installé à Riom (département du Puy-de-Dôme) près de sa fille, Jules Isaac échappe à l'arrestation de la Gestapo le 7 octobre 1943 de la famille, impliquée dans un réseau de résistance. Son épouse Laure Ettinghausen et sa fille Juliette Isaac, internées à Drancy, sont déportées dans le convoi n°61 du 28 octobre 1943 au camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau. Son fils Daniel, également déporté via le même convoi, s'échappe lors de son transfert vers le camp de concentration de Dora. Son gendre Robert Boudeville, interné au camp de transit de Compiègne, est déporté via le convoi du 17 janvier 1944 et meurt au camp de concentration de Bergen-Belsen le 4 juin 1944[14],[15].

En 1945, Jules Isaac est rétabli dans ses droits comme inspecteur général honoraire.

En 1941-1942, il avait écrit Les Oligarques. Essai d’histoire partiale. Rédigé dans la clandestinité, le livre est publié en 1945, aux éditions de Minuit, sous le pseudonyme Junius. L’historien y traite des oligarques dans l’Athènes antique, notamment du régime des « Trente Tyrans », une dictature collective instaurée en 404 sur les ruines de la démocratie dans un contexte de défaite militaire et avec l’appui de l’ennemi vainqueur, la cité de Sparte. Le récit est sous-tendu par les ressemblances avec le contexte de rédaction : le gouvernement de Vichy qui grâce à la défaite face à l’Allemagne, avec laquelle il collabore, est mis en place par des ennemis internes de la démocratie, ceux-ci ne guettaient qu’une occasion, Jules Isaac les compare implicitement à des oligarques au sens grec[16],[17].

L'Amitié judéo-chrétienne

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Jules Isaac consacre alors une grande partie de ses efforts à la recherche des causes de l'antisémitisme, qu'il identifie principalement dans l'antijudaïsme des chrétiens. Il publie Jésus et Israël, rédigé pendant la guerre, puis inspire la charte de Seelisberg. Cofondateur, avec entre autres Edmond Fleg, et actif animateur de l'Amitié judéo-chrétienne en 1947, il s'emploie à combattre en particulier les racines chrétiennes du mal qui, si elles ne sont pas les seules, lui paraissent les plus profondes et encore vivaces dans la seconde moitié du XXe siècle[18]. Son idée essentielle est de mettre en valeur la nature profondément juive du christianisme primitif. Il participe à la conférence judéo-chrétienne de Seelisberg en Suisse où il propose avec le grand rabbin Kaplan dix-huit points de redressement de l'enseignement chrétien concernant Israël[19].

Jules Isaac ne cesse de lutter contre ce qu'il appelle : l'enseignement du mépris. Il dénonce les siècles de catéchèse qui ont persuadé les chrétiens de la perfidie juive et de son caractère satanique, soulignant le lien entre les pratiques de l'antisémitisme chrétien et le système hitlérien[19].

Le , lors d'une audience papale, il présente les « Dix points de Seelisberg » que Pie XII découvre, Isaac lui demande de les diffuser dans tous les enseignements de l'église. Il lui demande aussi la révision de la prière universelle du Vendredi saint dont l'oraison Oremus et pro perfidis Judaeis (latin que l'on peut traduire littéralement par « Prions aussi pour les Juifs incrédules ou incroyants » mais que le langage courant notamment celui des prêtres a interprété en « ...pour les juifs perfides ») comporte des mentions et rituels offensants pour les Juifs[20]. Pie XII considère que depuis 1948 c'est bien « Juifs infidèles » ou « incrédules » et non pas « juif perfide » qu'il faut comprendre et il rétablira en 1955 la génuflexion (supprimée depuis la fin du VIIIe siècle) lors de cette prière. Dès 1958, avant même que le concile Vatican II ne soit convoqué, Jean XXIII va plus loin et supprime les termes perfidis et perfidiam[21].

Le , Jules Isaac est reçu en audience par Jean XXIII au cours de laquelle il lui remet un dossier contenant :

  1. Un programme de redressement de l'enseignement chrétien concernant Israël ;
  2. Un exemple de mythe idéologique (la dispersion d'Israël, châtiment providentiel) ;
  3. Des extraits du catéchisme du concile de Trente montrant que l'accusation de déicide est contraire à la saine tradition de l'Église[22].

Jules Isaac noua une amitié avec ce pape qui eut de l'influence dans la rédaction de la déclaration sur les religions non chrétiennes Nostra Ætate, approuvée en 1965 par le concile Vatican II.

« Le , à l'hôtel Lutetia, là où quelques années auparavant les survivants des camps d'extermination achevaient leur sinistre voyage, où les familles guettaient la moindre nouvelle des déportés, le MRAP décerne à Jules Isaac le prix de la fraternité. […] Le MRAP reconnaît ainsi le grand retentissement de Jésus et Israël et de Genèse de l'antisémitisme. »[23]

Il meurt le à Aix-en-Provence[24] et est inhumé cinq jours plus tard dans le cimetière du Montparnasse (30e division)[25].

Publications principales

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  • Cours d'histoire Malet-Isaac, en 7 volumes, 1923-1930
  • Paradoxe sur la science homicide et autres hérésies, Rieder, 1936
  • Junius, Les Oligarques. Essai d’histoire partiale, Paris Les éditions de Minuit, 1945 ; republié sous le nom de Jules Isaac par Calmann-Lévy en 1989, avec une préface de Pascal Ory.
  • Jésus et Israël, 1948
  • Genèse de l'antisémitisme, essai historique, Paris : Callmann-Lévy, 1956 ; réédité en 1985, coll. « Agora », et en 1998, coll. « 10-18 »
  • L'antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ?, Paris : Fasquelle, 1960
  • Expérience de ma vie, Péguy, 1960
  • L'Enseignement du mépris, 1962

Plusieurs voies publiques ont été nommées d'après lui :

Deux écoles primaires, à Rennes et à Aix-en-Provence (dans la rue homonyme) et un centre culturel à Clermont-Ferrand portent aussi son nom.

Un timbre à son effigie a été émis par la Poste française le 1er septembre 2023[27].

Notes et références

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  1. Archives municipales de Rennes, « État civil de 1877, registre des naissances, acte n°1432, vue 239 / 297, 2 E 85 » Accès libre, sur https://www.archives.rennes.fr (consulté le )
  2. a b c et d Guy Caplat, « 70. ISAAC (Jules, Marx) », Publications de l'Institut national de recherche pédagogique, vol. 13, no 1,‎ , p. 341–349 (lire en ligne, consulté le )
  3. Base Léonore, « Dossier ISAAC Marx, L1335074 » Accès libre, sur https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr (consulté le )
  4. Base Léonore, « Dossier ISAAC Victor Marx, L1335075 » Accès libre, sur https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr (consulté le )
  5. Archives de Paris, « État civil du 2e arrondissement, registre des naissances du 10 mars au 5 avril 1878, vue 22 / 31, V4E 2644 » Accès libre, sur https://archives.paris.fr (consulté le )
  6. Archives départementales de l'Yonne, « État civil de Sens, registre des naissances, mariages et décès de 1903, vue 53 / 296, 5 Mi 1337/ 1 » Accès libre, sur https://archives.yonne.fr (consulté le )
  7. Journal officiel de la République française n°0249, « Arrêté du 16 octobre 2009 portant apposition de la mention « Mort en déportation » sur les actes et jugements déclaratifs de décès » Accès libre, sur https://www.legifrance.gouv.fr, (consulté le )
  8. Archives de Paris, « État civil du 16e arrondissement, registre des naissances du 1er au 20 janvier 1907, vue 10 / 31, 16N 97_A » Accès libre, sur https://archives.paris.fr (consulté le )
  9. André Chervel, « Les agrégés de l'enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 » Accès libre, sur http://rhe.ish-lyon.cnrs.fr, (consulté le )
  10. « Jules Isaac », sur judaisme-alsalor.fr (consulté le )
  11. Philippe-Jean Catinchi, « Pourquoi le Malet &  Isaac ne fut rédigé que par Isaac », sur lemonde.fr, (consulté le )
  12. Conférence : "Le combat de Jules Isaac contre l'antisémitisme et la construction de l'amitié entre les juifs et les chrétiens" de Mme Maud Blanc-Haymovici, agrégée d'histoire, Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon, 28 novembre 2023.
  13. Gringoire n°727, « Rubrique « Répétez-le... » » Accès libre, sur https://gallica.bnf.fr, (consulté le )
  14. Fondation pour la mémoire de la déportation, « Convoi N° I.171 du 17 janvier 1944 » Accès libre, sur http://www.bddm.org (consulté le )
  15. Mémoire des hommes, « Base des victimes de la répression allemande. Notice BOUDEVILLE Robert » Accès libre, sur https://www.memoiredeshommes.defense.gouv.fr (consulté le )
  16. Christophe Chandezon, « « Les Oligarques : une histoire comparée » », dans Les engagements de Jules Isaac. Actes du colloque d’Aix-en-Provence (27 et 28 mars 1997), Aix-en-Provence,‎ , p. 97-106.
  17. Dominique Lenfant, « « Défaite militaire et révolution anti-démocratique : le parallèle entre l’Athènes de 404 et la France de 1940 dans Les Oligarques de Jules Isaac » », Ktèma, 42,‎ , p. 183-194. (lire en ligne)
  18. Introduction de « L'Antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? », publié en annexe à L'Enseignement du mépris, Grasset, 2004 ; première publication : éditions Fasquelle, 1960.
  19. a et b Francine Kaufmann, « Les enjeux de la polémique autour du premier best-seller français de la littérature de la Shoah », Revue d'Histoire de la Shoah no 176, septembre-décembre 2002, p. 68-96 [lire en ligne] [PDF]
  20. Enzo Bianchi, « Église et Israël : le tournant », dans Martin Rose (éd.), Histoire et herméneutique : mélanges pour Gottfried Hammann, Genève, Labor et Fides, coll. « Histoire et société » (no 45), , 1re éd., 443 p., 23 cm (ISBN 2-8309-1068-0, OCLC 300215886, BNF 38979885, lire en ligne), p. 77
  21. Carol Iancu, « Les réactions des milieux chrétiens face à Jules Isaac », Dans Revue d’Histoire de la Shoah, vol. 2010/1, no 192,‎ , p. 2 et 42 (dans la version sur Internet) et de 157 à 193 (dans la version papier) (lire en ligne)
  22. René Laurentin, L'Église et les juifs, p. 12, cité par Menahem Macina, Les frères retrouvés, p. 176
  23. André Kaspi, op. cit., p. 239-241
  24. Acte de naissance no 1432 du 20 novembre 1977 avec mention marginale du décès, sur le site des archives municipales de Rennes.
  25. Registre journalier des inhumations du cimetière du Montparnasse sur le site des archives de Paris.
  26. Nice "Nice inaugure l'allée Jules Isaac sur la promenade du Paillon", Nice Matin, 5 juin 2023
  27. "À Rennes, la Poste lance un timbre dédié au dialogue judéo-chrétien" par Jules Simon, Ouest-France, 2 septembre 2023

Bibliographie

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Liens externes

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